septembre 2010

Philippe Sollers

Le journal du mois

Philippe Sollers

Picasso Dora et le Minotaure

Picasso, Dora et le Minotaure, 1936

Saturation

 

  

 Supposons que le Président, peut-être poussé en douce par son épouse, en ait marre et annonce, après un remaniement gouvernemental forcément raté, qu’il ne se représentera pas en 2012. Quelle crise, quel vide immédiat! Comment, pas de Sarkozy aujourd’hui, ni demain, ni après-demain, sauf quelques reportages sur sa nouvelle vie luxueuse dans les Emirats ou en Amérique? Plus personne à attaquer, à contester, à déstabiliser? L’anti-sarkozysme étant une activité à plein temps, que vont devenir les médias? Reste avec nous, ennemi adoré! Ne fais pas baisser nos tirages! Continue à remplir nos colonnes, à illustrer nos couvertures de magazines, à vampiriser la télé! On te pardonne tout: l’affaire Woerth-Bettencourt, les Roms, les boucliers fiscaux, la réforme précipitée des retraites, la mauvaise image de la France dans le monde entier. Continue, continue, car comment s’intéresser sans toi à la triste vie politique? N’abandonne pas les éditorialistes, les chroniqueurs, les caricaturistes, la droite et la gauche, qui ne pensent qu’à toi! Tiens bon, Président! Touche la nation! Oublie les Européens craintifs, Angela jalouse, Obama envieux, tes ministres déboussolés, les intellectuels frustrés! La France sans Sarkozy serait une morne plaine. Le peuple l’a élu et devrait le réélire maintenant. D’ailleurs, tout le monde l’a compris: le véritable horizon est 2017, 2022 ou 2027. Je vois d’ici les futurs prétendants. Auront-ils la force et l’énergie nécessaires pour ce boulot épuisant? On l’espère.

 

Religion

 

  La religion rend souvent fou, c’est une vieille histoire. La palme d’or de l’illumination revient quand même, ces temps-ci, au pasteur protestant menaçant de brûler en public quelques centaines de corans. Obama le supplie de n’en rien faire, l’armée américaine aussi. Il est têtu, il insiste, il a pris goût à sa dimension soudaine de star. Les Américains éclairés (ça existe) soutiennent, par ailleurs, le projet de mosquée près de Ground Zero. En effet, si toutes les religions se valent, pourquoi l’islam n’aurait-il pas droit de cité sur des ruines provoquées par des fanatiques? L’islam modéré est en marche (voyez la Turquie, il n’y a pas que l’Iran) et au nom de quel Dieu faudrait-il freiner ses progrès?

 

La mauvaise religion perverse, vous le savez bien, est la catholique et ses légions de prêtres pédophiles encore sur le terrain. Le pape n’en fait pas assez dans le repentir, et l’Angleterre vient de le lui rappeler avec fermeté. Le Vatican, un État? Vous rigolez, un repaire de fantasmes. Le mariage des prêtres résoudrait-il le problème? On le dit, mais rien n’est moins sûr. L’indignation gay est compréhensible: Benoît XVI ferait mieux de démissionner.

 

Opération

 

  Il y a peut-être une solution radicale. Un jeune professeur de physique, dans un collège catholique français, décide de se faire opérer et de devenir une femme. Honnête, il prévient sa hiérarchie pour éviter un scandale. Celle-ci accueille sa décision avec compréhension et respect, les parents aussi, les enfants de même. Notre professeur s’appelait Vincent, il s’appellera désormais Martine. C’est mieux que s’il avait choisi comme prénom Ségolène, Cécilia, Carla ou Eva. Prendrat-il, pardon, prendra-t-elle sa carte du Parti socialiste? Pourquoi pas? Son acte courageux pose quand même une question. Qui sait si le désir secret et profond des prêtres, surtout pédophiles, n’est pas d’être transformés en femme? Une fois arrivés là, ils pourraient se marier et surveiller de près les petits garçons qui manifesteraient de dégoûtantes propensions à l’hétérosexualité. Soyons prudents, c’est juste une piste à suivre. Il faut faire avancer le débat.

 

 

Monet, Manet, Picasso

 

  Qu’est-ce qui rapproche le merveilleux Claude Monet d’un artiste contemporain grotesque comme Murakami envahissant le château de Versailles? Le directeur de Versailles vous l’expliquera. On n’a pas osé lui demander le montant exact de la transaction ayant conduit à donner un tel éclairage mondial de publicité à un entrepreneur japonais de dessins animés. Personne, dans un premier temps, ne voulait de Monet et personne ne voulait non plus de Manet, qui sera célébré en avril au musée d’Orsay. Mieux: la foule se rassemblait pour rire de L’Olympia ou du Déjeuner sur l’herbe. Il fallait monter la garde devant les tableaux pour les protéger. À la fin de sa vie très brève (il est mort à 51 ans), le splendide Manet disait: "Les attaques dont j’ai été l’objet ont brisé en moi le ressort de la vie. On ne sait pas ce que c’est que d’être constamment injurié. Cela vous écoeure et vous anéantit."

 

J’ouvre la radio, et j’entends Michel Houellebecq réitérer ses étranges attaques contre Picasso: "Picasso, c’est juste un très mauvais peintre, un des plus mauvais de sa génération, il est très inférieur à Kandinsky, très inférieur à presque tous, Klee, Mondrian, presque tout le monde est supérieur à Picasso, même Dali. Non, c’est vraiment pas bon, ça, c’est clair que c’est pas bon. Ce que pense Philippe Sollers est intéressant, ç’aurait été aussi intéressant une polémique avec Muray, que j’ai eue d’ailleurs brièvement quand on se voyait, j’ai toujours dit que Picasso, ça n’allait pas. Y a pas de lumière, sa manière de voir le monde est stupide, il prend un des mouvements les plus stupides déjà, le cubisme, il est le pire des cubistes… Il est mauvais."

 

Bien entendu, l’obsession du charmant Houellebecq contre Picasso n’a rien à voir avec la peinture. Les réactionnaires puritains de tout poil ont toujours eu des problèmes avec l’incroyable liberté sexuelle de l’auteur des Demoiselles d’Avignon. Notre romancier réaliste social, futur prix Goncourt, ne fait là que relayer une longue série d’invectives, dont les plus spectaculaires ont eu lieu à la fin de la vie de Picasso, lorsque le public anglo-saxon, épouvanté, a eu connaissance des éclatantes "Étreintes" du Minotaure. Un critique d’art anglais, officiellement homosexuel, écrivait alors: "Ces tableaux sont des gribouillages incohérents exécutés par un vieillard frénétique dans l’antichambre de la mort." Passons.

 

Philippe Sollers

Le Journal du Dimanche, 26 septembre 2010

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