PHILIPPE SOLLERS

Furieux Saint-Simon

Watteau, L'Enseigne de Gersaint 1720

Il faut voir le manuscrit des «Mémoires» de Saint-Simon à la Bibliothèque nationale de France: onze portefeuilles reliés et frappés aux armes ducales, petite écriture noire serrée, presque pas de ratures, mise au net prête pour une imprimerie posthume, forêt en marche, armée conduite, comme le dit François Raviez, par «une fureur méthodique d’écrire». Le plus extraordinaire, dans cette énorme traversée du temps, c’est qu’elle nous atteint aujourd’hui en plein cœur battant de l’Histoire. Ce duc intraitable veut dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. La voici donc, fouillée, déferlante, crépitante, multiple, vérifiant la fameuse formule de Céline: «Le français est langue royale, il n’y a que foutus baragouins tout autour.» Il ne s’agit pas de littérature, mais de jugement dernier et, figurez-vous, de révélation à la lumière du «Saint-Esprit».

 

Saint-Simon aurait souri de commisération en apprenant qu’il était classé comme le plus grand écrivain de sa langue par Stendhal, Proust, Chateaubriand, et bien d’autres. Il pousse même la désinvolture jusqu’à s’excuser de son style: «Je ne fus jamais un sujet académique, je n’ai pu me défaire d’écrire rapidement.» Vous ouvrez son énorme livre n’importe où, et vous êtes emporté, subjugué, soumis à un véritable électrochoc. La comédie humaine a beau changer de costumes, c’est toujours la même chose, en beaucoup plus vulgaire, évidemment. On voit mal Louis XIV dire brusquement à ses ministres: «Attention, mon histoire avec la Maintenon, c’est du sérieux.» Regardez cette immense galerie de fantômes plus vivants que les vivants. Ils se lèvent devant vous, ils bougent, ils parlent, ils intriguent sans cesse, et surtout ils n’arrêtent pas de mourir. Saint-Simon ponctue à la mort, c’est son arme absolue. Le duc d’Orléans (le Régent) lui dit un jour: «Vous êtes immuable comme Dieu, et d’une suite enragée.» Portrait en plein dans la cible.

Prenons le prince de Conti: «C’était un très bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oubliait rien, qui possédait les histoires générales et particulières, galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup.» Mais voici tout de suite le contrepoids: «Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n’aimait rien. Il avait et voulait des amis comme on veut et qu’on a des meubles.» Passons maintenant au sinistre cardinal Dubois, le mauvais démon du Régent: «Son esprit était fort ordinaire, son savoir des plus communs, sa capacité nulle, son extérieur d’un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, sa fausseté écrite sur son front.» De temps en temps, tel ou tel écrivain, ou journaliste, essaie d’imiter Saint-Simon pour décrire les mensonges de son temps: peine perdue, l’exercice tombe à plat, ils n’ont pas l’électricité et la violence requises. Le duc vous prévient: tout ce qu’il écrit n’est qu’ordre, règle, vérité, principes certains. En face de lui, il n’y a que «décadence, confusion, chaos» (déjà!). Les mémorialistes précédents, Dangeau par exemple? «Il n’a écrit que des choses de la plus repoussante aridité.» Pourquoi ? «Il ne voyait rien au-delà de ce que tout le monde voyait.» Exécution rapide: «Dangeau était un esprit au-dessous du médiocre, très futile, très incapable en tout genre, prenant volontiers l’ombre pour le corps, qui ne se repaissait que de vent, et qui s’en contentait parfaitement.» Autre rafale contre l’ambassadeur de France en Espagne: «Je m’aperçus bientôt qu’il n’y avait rien dans cette épaisse bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»

 

Et voilà le swing Saint-Simon. Voyez Mlle de Séry: «C’était une jeune fille de condition sans aucun bien, jolie, piquante, d’un air vif, mutin, capricieux et plaisant. Cet air ne tenait que trop ce qu’il promettait.» Concision, raccourci, torsade des adjectifs, improvisation presque folle, chaque séquence est nerveuse et à vol d’oiseau, comme une intervention de Charlie Parker. La faute de Louis XIV ? Il s’embourgeoise, contrôlé de plus en plus, par une Maintenon religieuse qui «se figurait être une Mère de l’Eglise». «Le Roi était devenu dévot, et dévot dans la dernière ignorance.» Il se fait gouverner, à son insu, par «un cercle de besoins et de services réciproques». Il ne pense qu’à promouvoir ses bâtards «successivement tirés du profond et ténébreux néant du double adultère». C’est un maniaque des familles recomposées, ce qui, pour le duc, est le crime suprême: on abaisse le sang, on élève le néant, et tout cela en parlant de Dieu, mélange qui finira mal un jour ou l’autre. Il faut donc lire Saint-Simon pour comprendre la Révolution. Imaginez-le aujourd’hui, épouvanté, tournant dans le parc de Versailles, ou essayant d’entrer à la Lanterne. De quoi perdre la tête, à jamais.

 

Ce duc si pointilleux et moral en diable a quand même eu un grand amour pour son absolu contraire: le très étrange Régent, débauché acharné, incestueux, confit en occultisme et sorcellerie, en chimie et en alchimie, et qui allait jusqu’à tenter de rencontrer le Diable lui-même. C’est ici la partie la plus passionnante des «Mémoires». Saint-Simon réprouve la conduite du duc d’Orléans avec ses «roués», mais il ne peut s’empêcher de l’aimer. Les nuits de la régence? «On buvait beaucoup, on s’échauffait, on disait des ordures à gorge déployée, et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on était bien fatigué et qu’on était bien ivre, on s’allait coucher, et on recommençait le lendemain.» Le Régent a beau être couvert de maîtresses, il ne leur confie rien des affaires. Mieux: c’est lui qui va rabaisser les bâtards lors du conseil et du lit de justice du 26 août 1718. Là, Saint-Simon jouit comme jamais: «Pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible, du trouble le plus charmant, d’une jouissance la plus démesurément et la plus persévèrement souhaitée, je suais d’angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même était d’une volupté que je n’ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour. Que les plaisirs des sens sont inférieurs à ceux de l’esprit, et qu’il est véritable que la proportion des maux est celui-là même des biens qui les finissent!» Pas de doute, Saint-Simon, ce jour-là se meurt de joie: «Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de ma vie.» Le Premier Président du Parlement, lui, est consterné, et le duc n’arrête pas de lui envoyer des «sourires dérobés et noirs». «Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir.» Ecoutez ça: «L’insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés jusqu’en ses moelles.» Dès le début de cet événement majeur, les vaincus ont compris leur défaite: «Il se peignit un brun sombre sur quantité de visages.» Qui a su écrire ainsi les extravagants et furieux plaisirs de l’esprit? Ecoutez bien: c’est déjà Sade.

PHILIPPE SOLLERS

 

Né à Paris en 1675, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, a tâté de la vie militaire avant de connaître celle de la cour, à Versailles. Il se retire dans son château de La Ferté-Vidame pour écrire ses «Mémoires». Il meurt à Paris en 1755.

« Mémoires », par Saint-Simon, une anthologie établie par François Raviez, La Pochothèque, 1 480 p., 26 euros. « La Mort de Louis XIV. Mémoires, tome III », par Saint-Simon, préface de Richard Millet, Folio Classique, 640 p., 8,20 euros.

«le Nouvel Observateur» du 31 janvier 2008.

 

 



 

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